Vassili Artiemovitch KOLTCHIN
(1918-1998)


V.A. Koltchin fait certainement partie des plus brillants concepteurs de bayans du XXème siècle. Maître d'oeuvre, illustre fabricant, érudit, inventeur en recherche perpétuelle, il a passé toute sa vie à perfectionner le bayan. On le surnomme le « Stradivarius du bayan».

 


Koltchin
Vassili Artiemovitch Koltchin et son premier modèle Appassionata (1971)

Né à Ozjornoé (village de la région de l'Altaï, sud de la Sibérie), le 18 février 1918 dans une famille d'artisans, son père ainsi que ses frères aînés (Pavel et Savelii) connaissaient les métiers de la forge, d’ajusteur, de menuisier ainsi que la fabrication des accordéons. Dès son enfance, Vassili Artjomovitch apprend à jouer la garmoshka (petit accordéon diatonique). Puis vers l’âge de 15 ans il commence à les réparer, à fabriquer des anches et ses propres accordéons. En 1934 (à l’âge de 16 ans), il vit et travaille à Moscou comme menuisier, serrurier puis facteur d’harmonicas. Ce n’est que petit à petit qu’il deviendra le maître de la conception des bayans. Soulignons l’importance de sa femme Andréine Sizova qui est toujours là pour le seconder. Celle-ci était la sœur du célèbre maître Sizov qui devint apprenti de Koltchin.
De 1937 à 1939 il fait son apprentissage puis devient contremaître à l’âge de 19 ans dans l’usine de l’Armée rouge. Très vite repéré pour son inventivité dans les conceptions mécaniques et la qualité de fabrication de ses anches, M.M. Tchasovskoi et V.V. Zinoviev (directeurs de l’usine expérimentale de l’Armée Rouge) créent spécialement (pour lui et pour d’autres fabricants) des conditions de travail idéales pour matérialiser leurs idées, développer leurs qualités professionnelles et réaliser divers modèles de bayans.
De 1946 à 1953 il s’occupe de la fabrication de bayans à basses standards (61 touches à droite et 120 basses) et devient responsable de l’atelier expérimental des instruments de Moscou en 1953. En 1958, il développe un bayan à 3 voix main droite (7 registres) avec 61 touches et un clavier gauche à basses chromatiques avec déclencheur (120 basses standard et 52 touches BC) et un second modèle à 4 voix MD avec 5 rangs, 15 registres, 6 rangs MG (à confirmer). Responsable de la conception et de la fabrication en 1960, il crée le modèle « Rossia », modèles à 3 puis 5 rangées main droite, de 58 puis 64 notes, de 3 à 4 voix main droite (de 12 à 15 registres) avec mentonnières, 120 basses, déclencheur et 2 voix MG. Pendant dix ans il développera et améliorera ce modèle à destination de quelques fameux virtuoses : Y. Vostrelov, Y. Panitsky, V. Hapersky, V.V. Besfamilnov, A. Surkov. Modèle « Rossia »

rossia
bayan Rossia

« Surkov m’a présenté Koltchin durant un des mes concerts en soliste à Moscou. Cette rencontre fut un coup de foudre. Koltchin a aimé ma façon de jouer et moi j’ai aimé la profondeur de la résonance de ses modèles. Certains interprètes essaient d’augmenter la puissance de sa résonance, et ils défigurent son timbre. Ils oublient que le bayan n’est pas comme une fanfare, c’est un instrument polyphonique qui peut être manié avec une grande subtilité et une maîtrise toute particulière. Le modèle perfectionné « Rossia » est le fruit de notre amitié et de notre collaboration dans les années 60. V. Galkin et moi sommes devenus les possesseurs de ces deux premiers bayans. Par la suite, le « Rossia » a servi de base pour la création du modèle « Jupiter » par le fabricant J.K.Volkovitch. Malheureusement « Jupiter » n’a pas évolué de manière significative depuis 30 ans. » (V.V. Besfamilnov) De 1970 à 1989 Koltchin devient spécialiste des anches pour les « commandes spéciales » de l’usine expérimentale.


bayan Appassionata


A partir de 1970 il conçoit dans la fabrique expérimentale de Moscou et sous la direction de Zinoviev son nouveau modèle de bayan qu’il nommera « Appassionata » en référence à l’œuvre fétiche de Lénine, la fameuse sonate pour piano de Beethoven. En 1971, le premier modèle Appassionata sera la propriété de l’artiste émérite V.V. Besfamilnov (né en 1931). Une vingtaine de modèles seront développés spécialement pour des artistes comme V.V. Besfamilnov, V. Hapersky, A. Senin et V.K. Petrov. Cet instrument, véritable révolution sur les plans mécaniques et acoustiques, réunit toutes les innovations dans le domaine de la fabrication moderne, ce qui en fait un instrument unique au monde. En 1987, le dernier modèle réalisé pour V.V Besfamilnov représentera le point culminant du savoir faire innovant de Koltchin. Il porte la main gauche à 138 boutons. Sur le clavier droit, à 5 rangées et 64 notes, il porte à 19 le nombre de registres, avec une disposition de 10 registres au menton (mentonnières) à sélection piccolo qui permettent le rappel de 15 registres. Ici, grâce à un savant système de soupapes piccolos « connectées » aux axes des soupapes du clavier principal droit, il ajoute une cinquième voix à la main droite. Il s’agit d’une voix piccolo en boîte de résonnance astucieusement disposée à l’arrière du clavier. Ce second piccolo enrichit considérablement le timbre notamment dans les nuances fortes. Comme pour tous les modèles, le déclencheur main gauche est disposé latéralement pour être utilisé avec le pouce. Il renonce à la forme coudée du mécanisme des soupapes dans la zone placée sous le clavier droit. Au niveau de l'axe de rotation des soupapes, il place de fines rondelles en bronze, facilitant le glissement dans le mouvement mécanique. Privilégiant l’utilisation de matériaux légers comme l’aluminium et le titane, le bayan conserve un poids raisonnable de 14kg. Il réduit considérablement la taille de la mécanique du clavier gauche, resserrée et groupée sur deux niveaux. L’espace ainsi libéré permet un enrichissement acoustique énorme. La mécanique des soupapes des basses de la main gauche fait aussi partie des innovations de ce dernier modèle: elles sont conçues pour s’ouvrir de manière transversale. Ainsi, l’air arrive de façon plus régulière et plus dosée. Il en résulte des basses beaucoup dynamiques. Parallèlement à Koltchin, citons un autre créateur d’accordéons, Yuri Volkovitch, qui travaillait en même temps à l’usine expérimentale de Moscou.
Volkovitch a crée en 1962 le célèbre modèle de série « Solist » puis le « Jupiter » en 1970, toujours fabriqué aujourd’hui, qui reste le modèle de bayan le plus utilisé actuellement. Autre point : Sur ce type de bayan, il existe généralement un problème acoustique difficile à résoudre, qui gêne l’accordage des voix dans la région de la première octave grave. Vassili Artiemovitch Koltchin arrive à corriger ce problème. Ainsi ce dernier modèle a gardé le poids et le gabarit des modèles précédents Appassionata, mais il a maintenant 5 voix à droite et 3 voix à gauche. Notes à gauche: 69 / Do à sol : 4 octaves / Nombre de boutons : 138 Notes à droite : 64 / Mi à sol : 7 octaves (en comptant l’utilisation des registres). Malgré sa cécité, Vassili Artiemovitch Koltchin a été contraint de continuer à travailler à la fabrique d’accordéons expérimentale jusqu’à la fin de sa vie (1998). A la chute des régimes communistes en 1989, la production de la série Appassionata s’est arrêtée. Certains détracteurs, individus opposés au régime soviétique, ont voulu étouffer la notoriété de Vassili Artiemovitch Koltchin et de son invention. Beaucoup de fabricants ainsi que ses collègues ignoraient que Vassili Artiemovitch Koltchin avait créé un modèle de bayan unique au monde.


Discours de Vladimir Vladimirevitch Besfamilnov,
pour le quatre-vingtième anniversaire de Vassili Artiemovitch Koltchin (février 199
8)


« Je profitais de ma tournée en Sibérie depuis Kouloundi (région d’Altaï) avec le célèbre violoniste et pédagogue Firtengelts et la cantatrice E. Viltchuk (soliste du Mosconcert) pour contacter par téléphone Vassili Koeltchin pour enfin connaître plus en détail sa vie intime,  ses proches,  l’endroit où il est né, découvrir ses premiers pas de génie créateur. J’étais en train de faire l’essai de son nouvel instrument,  dans les conditions extrêmes de la Sibérie.  C’est avec joie que j’ai annoncé à Koeltchin que le bayan avait passé l’épreuve avec succès. Le public, mes collègues et moi, tous étaient très contents de la résonance et de la solidité de l’instrument. Quelle était la joie et en même temps l’étonnement de Koelchin quand il a appris que j’étais en tournée dans sa région natale au milieu des steppes de Kouloundi !
Vassili Artiemovitch Koelchin est né dans le village d’Osernoe dans  région d’Altaï, le 18 février 1918, d’une famille d’artisans (d’où  l’origine de son nom de famille : « celui qui répare le pieu »). Son père ainsi que ses frères aînés (Pavel et Savelii) connaissaient les métiers de la forge, d’ajusteur, de menuisier ainsi que la fabrication des accordéons. Vassili a appris dès sa plus jeune enfance à jouer le garmonika  (ou « garmochka » : petit accordéon diatonique), et vers 15 ans il a commencé à les réparer, à réaliser des anches et à fabriquer ses propres accordéons. Vassili Artemovitch Koelchin m’a raconté qu’il avait eu la veine créatrice dès l’enfance. Non seulement un don mais une véritable obsession : « Je cherchais le mouvement perpétuel, je ne pouvais pas me cacher des idées qui me poursuivaient,  j’inventais. Ce genre de travail intellectuel est à la fois une occupation très utile, et un exercice colossal pour l’imagination. »
A partir de 1934 Vassili Artemovitch habite à Moscou. Son travail de serrurier, de menuisier et de fabricant de bayans lui a donné la possibilité d’acquérir une expérience extraordinaire pour devenir ensuite un constructeur illustre de bayans uniques.
Tout au long de la plus grande partie de sa vie, dans les difficultés comme dans la joie, Anna Andreevna Sizova est restée aux côtés de son époux Vassili Artemovitch Koltchin. Elle était la sœur d’A.A. Sizov, fabricant renommé de bayans, ancien élève de Koeltchin. Elle fut une femme remarquable : fidèle amie et assistante dans son travail, d’une grande gentillesse, capable dans n’importe quelle situation, d’accueillir, de recevoir, mais aussi d’aider les nombreux musiciens et collègues de son conjoint. La plupart des soufflets des instruments de Koeltchin ont été réalisés par Anna Andreevna. Leur solidité est telle que même au bout de 30 ans il est inutile de les changer. Elle est décédée il ya peu de temps mais ceux qui l’ont connue et aimée en garderont un souvenir impérissable.Pour définir la personnalité de Koeltchin nous ne pouvons que constater qu’il est le chef de file de la pensée moderne dans la fabrication des bayans. Son modèle étonne encore aujourd’hui les fabricants et les interprètes dans de nombreux pays.
Vassili Artemovitch a gardé de bons souvenirs des directeurs des fabriques d’ instruments de musique : M.M. Tchasovskoi et V.V. Zinoviev avaient créé spécialement pour lui et pour d’autres fabricants des conditions de travail idéales pour matérialiser leurs idées, développer leurs qualités professionnelles et réaliser divers modèles de bayans. Sur les modèles de la première génération jouaient des musiciens illustres tels que I. J. Panitski, A. Poletaev, A. Surkov, les frères L. et M.  Schneider et d’autres.  Sourkov était tellement amoureux de son bayan, qu’il l’a gardé jusqu’à fin de sa vie. En 20 ans d’utilisation active il ne fut obligé de s’adresser à Koltchin qu’une seule fois pour recoller une peau de cuir sur une anche.
Son bayan est toujours joué par mon ancien élève V. Proudkoun. Cet instrument avait un mécanisme unique des claviers, des lignes parfaites et il ne pesait que 12 kilos, son acoustique était exceptionnelle.

Surkov m’a présenté Koeltchin durant un des mes concerts en soliste à Moscou. Cette rencontre fut un coup de foudre. Koltchin a aimé ma façon de jouer et moi j’ai aimé la profondeur de la résonance de ses modèles. Certains interprètes essaient d’augmenter la puissance de sa résonance, et ils défigurent son timbre. Ils oublient que le bayan n’est pas comme une fanfare, c’est un instrument polyphonique qui peut être manié avec une grande subtilité et une maîtrise toute particulière.
 Le modèle perfectionné « Rossia » est le fruit de notre amitié et de notre collaboration dans les années 60. V. Galkin et moi  sommes devenus les possesseurs de ces deux premiers bayans. Par la suite, le « Rossia » a servi de base pour la création du modèle « Jupiter » par le fabricant J.K.Volkovitchem. Malheureusement « Jupiter » n’a pas évolué de manière significative  depuis 30 ans. Pendant ce temps Koeltchin a créé en 1971 son fameux « Appassionata » en travaillant dans une fabrique expérimentale sous la direction de Zinoviev. L’auteur de cet article est un heureux possesseur de ce dernier modèle. L’objectif de cette fabrique expérimentale n’est  pas de battre le record de nombre de bayans produits. Pour chaque nouveau modèle, les concepteurs perfectionnaient la configuration du bayan en prenant en compte les suggestions des interprètes. Avec le bayan « Appassionata » je jouais dans de nombreuses villes de l’ex URSS ainsi qu’à l’étranger. Voici quelques extraits de critiques par des fabricants et des interprètes renommés à propos  du bayan Appassionata et de son créateur V.A. Koeltchin :
« …Pendant le jeu de V. Besfamilnov nous admirions l’union entre la  performance de l’interprétation et le magnifique instrument… A notre avis, c’est un instrument exceptionnel, un des meilleurs bayans que nous connaissons. L’instrument possède un très bon équilibre sonore, une acoustique pure, sans perte d’air. Toutes les conditions idéales sont réunies pour le développement artistique du soliste. » Vainer  (le responsable de l’atelier de la fabrication) et  Lorenz  (responsable de l’atelier expérimental). Klingenthal, le 15 mai 1975.Bien entendu, les qualificatifs du bayan tels que « magnifique », « unique », « fantastique » sont flatteurs pour l’interprète et le fabricant. Cependant  il y eut aussi des échecs. En raison de la mauvaise qualité des matériaux qui arrivaient à la fabrique, de nombreux interprètes qui jouaient sur des « Jupiter » et des  « Appassionata » ont cassés des soupapes du clavier droit ou des mécanismes du système de registres. Bien que certains apprentis percevaient un salaire plus élevé que Koeltchin , ils n’accomplissaient pas toujours de bonne foi les tâches confiées par le maître. Il  disait avec un sentiment d’amertume et d’ironie : « Quand il y a un fabricant il n’y a qu’un seul défaut sur son bayan, quand il y en a dix il y a dix défauts. ». A mon regret sur le si petit nombre de bayans conçus par Koeltchin, celui-ci me répondit : « Il y aura moins de réclamations ».
C’était encore loin avant la création de mon nouvel instrument, mais même le bayan que je jouais pour son cinquantième anniversaire était fantastique : La main gauche avait 3 voix, 68 notes, 132 boutons et 10 registres en mentonnière avec piccolo additionnel ce qui donnait un total de 14 possibilités. On peut jouer ainsi à gauche dans un registre similaire au clavier droit, tout cela dans une grande commodité pour l’interprète.
 Dans un compte rendu officiel, le secrétaire de la Confédération Internationale des Accordéonistes, le professeur V.L. Poukhnovski a écrit : « V.Besfamilnov a présenté  un instrument au séminaire international des accordéonistes en présence de spécialistes du Danemark, de la Finlande, de RFA, Suisse, France, Norvège, Slovaquie, Bulgarie. L’opinion des spectateurs et des professionnels est unanime : La résonance de l’instrument, ses capacités acoustiques, les couleurs de timbre bouleversent, la conception des résonateurs, la qualité des matériaux, le mécanisme des basses et la construction des registres témoignent  de la performance du maître, qui est incomparable même avec des marques renommées telles que Hohner, Giuletti, Scandalli, Dalappé. Nous sommes heureux que ce magnifique instrument se trouve entre les mains du célèbre musicien  V. Besfamilnov. »Bassourmanof A.P. « Encyclopédie du bayaniste » sous la rédaction de N. Chaikin1986.

Références: Mirek, Alfred.  Reference Book: Scientific and Historical Explanation to the Scheme of the History and Classification of The Harmonicas (Accordeons)  [in Russian/English] (Moscow: Alfred Mirek, 1992).